Leçons de la Chine : repenser les stratégies de développement en Afrique

Cinquante experts africains — parmi lesquels des professeurs d’université, des directeurs d’instituts de recherche et des présidents de groupes de réflexion — ont participé au séminaire de Xi’an sur « La modernisation à la chinoise et le développement de l’Afrique », tenu du 17 au 24 juillet 2024 dans la province du Shaanxi, en Chine. De retour dans leurs pays respectifs, certains ont accepté de partager leurs expériences. Aujourd'hui, Alphonse Muleefu, Représentant du Rwanda, nous livre ses impressions à travers cette réflexion.

Par Alphonse Muleefu En tant que Directeur du Collège des Arts et des Sciences Sociales de l’Université du Rwanda, je me suis récemment rendu dans la province du Shaanxi, en Chine, du 17 au 25 juillet 2025, pour participer au séminaire Chine–Afrique sur « La modernisation à la chinoise et le développement de l’Afrique ». Cet événement faisait suite au Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) tenu à Beijing en 2024, ainsi qu’à la réunion ministérielle Afrique–Chine de juin 2025 à Changsha, dans la province du Hunan. Lors de ces deux rencontres de haut niveau, la Chine et l’Afrique ont convenu de faire progresser conjointement la modernisation, de promouvoir les échanges, la coopération économique et la solidarité.

La réunion de juillet 2025, organisée par le Centre d’échanges internationaux dans la zone de démonstration de Yangling, a rassemblé plus de 50 universitaires africains, membres de groupes de réflexion, responsables gouvernementaux et journalistes autour des thèmes suivants : (i) Réalisations de la Chine en matière d’agriculture moderne, (ii) Innovation scientifique et technologique agricole et sécurité alimentaire, (iii) Pratiques du Shaanxi dans la modernisation chinoise, (iv) Commerce transfrontalier et coordination des politiques internationales, (v) Gestion communautaire de proximité, (vi) Développement des infrastructures publiques et planification urbaine, (vii) Fabrication intelligente et modernisation industrielle, et (viii) Solutions énergétiques vertes pour une urbanisation durable. Le séminaire a combiné conférences et visites de terrain.

Les visites d’entreprises telles que l’usine de camions Shacman, le China Railway 20 Bureau Group Corporation et LONGi Green Energy Technology Co. Ltd. ont démontré qu’il est possible de développer des entreprises à rayonnement international. Le but de cet article est de partager quelques observations issues de cette visite. Je pense que la Chine offre des enseignements précieux qui, s’ils sont pris au sérieux, pourraient contribuer à repenser les stratégies de développement en Afrique. Cela ne signifie pas que tout ce qui fonctionne en Chine est nécessairement applicable en Afrique ou au Rwanda. Chaque leçon doit être adaptée aux réalités et contextes spécifiques de chaque pays, conformément au caractère contextuel du développement économique chinois.

Je souhaite partager au moins trois enseignements clés. Le premier concerne la relation entre les citoyens et l’État. Le gouvernement chinois a su instaurer une confiance populaire, convainquant les citoyens que le leadership agit dans leur intérêt. Cela repose sur une collaboration étroite entre les autorités locales et les communautés pour définir les besoins et les solutions de développement. Cette approche permet de mettre en œuvre collectivement des plans à court et long terme, d’évaluer leur efficacité, de les réformer si nécessaire, voire de les abandonner, tout en amplifiant les initiatives réussies.

Le deuxième aspect fondamental est la promotion de l’éducation. Il est apparu clairement que le développement économique exige des compétences élevées en construction et en ingénierie. L’enseignement des nouvelles technologies est essentiel pour bâtir une économie fondée sur le savoir et l’innovation. En Chine, la science est une matière obligatoire dès la première année de primaire. La production moderne repose sur les technologies avancées et l’intelligence artificielle (IA). La Chine se classe au deuxième rang mondial en matière d’éducation STEM. Cette formation a renforcé l’ingénierie mécanique et de construction, cruciale pour les projets d’infrastructure. Chaque infrastructure implique des compétences en construction – routes, chemins de fer, logements, usines – et l’usage du béton nécessite une expertise technique. Les avancées technologiques soutiennent également d’autres secteurs.

Le troisième enseignement porte sur les stratégies commerciales robustes. L’augmentation de la production exige des stratégies de mise en marché, tant internes qu’internationales. L’essor des classes moyennes nécessite une diversification des sources de revenus pour les ménages. La province du Shaanxi, enclavée et sans accès maritime, offre des leçons aux pays sans littoral comme le Rwanda. Son développement repose sur des projets clés tels que la construction de lignes ferroviaires et de ports secs connectés aux eaux internationales, ainsi que sur des réseaux de transport réduisant les coûts de production et facilitant l’accès aux marchés extérieurs. Xi’an, capitale du Shaanxi, est aujourd’hui le plus grand port sec de Chine grâce au réseau de trains de fret Chine–Europe et au parc logistique international.

Dans ce contexte, il convient de réfléchir à la coopération sino-africaine en matière de commerce et de développement. Les incertitudes et tendances mondiales continueront d’influencer les relations entre nations, y compris entre l’Afrique et la Chine. Pour réussir, cette coopération devra surmonter ces défis. Il est essentiel de repenser l’ordre économique et la perception de la Chine. On ne peut nier que les sociétés africaines contemporaines sont façonnées par des structures héritées de l’époque coloniale. Cela signifie que les récits, représentations et ordres économiques favorisent l’Occident au détriment du reste du monde. Pour changer cela, il faut améliorer l’accès de l’Afrique à une information fiable sur la Chine. Aujourd’hui, la perception de la Chine en Afrique est largement influencée par les médias occidentaux. Bien que les médias chinois et les Instituts Confucius se développent, leur portée reste limitée. Une étude menée au Kenya, au Nigeria et en Afrique du Sud entre 2017 et 2021 montre que les utilisateurs de médias chinois ont une perception plus favorable de la Chine que ceux qui ne les consultent pas.

Un autre obstacle est l’orientation historique des économies, cultures et langues africaines vers l’Europe, qui rend l’Afrique plus proche de l’Europe que de la Chine. Mais les outils de communication actuels permettent de changer cela, notamment par des échanges académiques et culturels entre les peuples.

Je propose toutefois une autre manière d’expliquer la relation sino-africaine, sans la comparer à celle entre l’Afrique et l’Occident. Il faut construire un récit propre à la coopération Chine–Afrique, fondé sur son potentiel intrinsèque. L’Afrique dispose de ressources énergétiques et naturelles, de vastes terres arables et d’une population jeune, qui peuvent attirer des investissements du monde entier. La coopération sino-africaine pourrait explorer des formes d’investissement innovantes, au-delà de l’extraction, favorisant la transformation locale, le transfert de savoirs, de technologies et de compétences vers la jeunesse africaine.

La relation sino-africaine a l’avantage de ne pas être entachée par un lourd passé colonial comme celle entre l’Europe et l’Afrique. Cette absence de passif peut faciliter la construction d’une confiance mutuelle, base d’une coopération véritablement bénéfique. La réalité est que les Africains, en particulier les jeunes, cherchent des alternatives pour améliorer leur bien-être. L’un des grands enjeux est de considérer l’Afrique comme un marché unique. Cela peut sembler utopique aujourd’hui, en raison des chevauchements politiques régionaux et de l’absence de marché consolidé, mais l’avenir repose sur une Afrique unie.

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), fondée sur l’idéal panafricain de développement collectif, propose une approche nouvelle, allant au-delà du libre-échange. Elle vise une intégration régionale plus profonde, pour renforcer la résilience et la puissance économique du continent. Elle ambitionne d’accroître l’industrialisation, le commerce intra-africain de biens et services, et les investissements. Ainsi, pour que l’Initiative "La Ceinture et la Route" et la coopération économique sino-africaine aient un impact visible, il faut prendre en compte ce cadre. Cette compréhension permettrait d’adopter une approche humaine du développement et de garantir une répartition équitable des ressources mondiales.

En conclusion : la Chine a beaucoup à offrir, mais tout dépendra de la capacité de l’Afrique à en tirer des enseignements, notamment pour atteindre une croissance inclusive et durable. Le Rwanda, en particulier, s’efforce de promouvoir une croissance inclusive, innovante, transparente et pacifique, fondée sur la sécurité, l’État de droit et le développement durable accéléré.