À propos de l’auteur Fei Fei est productrice et animatrice de Climate Watch sur CGTN, un podcast consacré à la transition énergétique et aux actions climatiques, et rédige la newsletter Rivers and Mountains. Auparavant, elle a travaillé comme journaliste à Beijing et à Sydney.
Pendant des années, les scientifiques du climat et les décideurs politiques se sont concentrés sur une seule chose : les émissions. Le suivi du carbone est en effet essentiel à la gouvernance climatique. Grâce à des méthodologies et des modèles sophistiqués, nous pouvons quantifier la performance carbone d’un pays, d’un secteur ou d’une industrie jusqu’à la décimale. Les indicateurs carbone dominent également les gros titres. Les négociations reposent sur la quantité que les pays promettent de réduire — ou sur le peu qu’ils livrent réellement. Mais dix ans après l’Accord de Paris, une comptabilité méticuleuse du carbone ne nous a pas empêchés de foncer droit dans la réalité climatique : des typhons plus violents, des sécheresses plus sévères, des hivers plus froids et des étés plus chauds redessinent — et dans certains cas effacent — des vies. Il est temps d’admettre que les chiffres des émissions ne racontent qu’une partie de l’histoire.
La stratégie d’adaptation de la Chine
À la COP30 de Belém, au Brésil, la Chine a officiellement présenté un nouvel objectif national d’adaptation. Selon une analyse du World Resources Institute, la dernière CDN de la Chine inclut, pour la première fois, un engagement à « construire une société adaptée au climat d’ici 2035 ». Ce n’est pas une simple rhétorique : la Chine pilote déjà 39 villes adaptées au climat et met en place un système de gouvernance à trois niveaux reliant les autorités nationales, provinciales et locales. Prenons Chongqing. Longtemps frappée par des vagues de chaleur, des sécheresses, des incendies et des inondations, cette ville du sud-ouest développe rapidement ses systèmes de surveillance climatique pour renforcer les alertes précoces face aux phénomènes extrêmes. Elle restaure forêts et zones humides : en 2022, la couverture forestière atteignait 55 % — soit près de 10 points de plus qu’en 2015. La ville modernise aussi ses infrastructures hydriques, construit des systèmes de « ville éponge » et intègre l’adaptation dans la planification urbaine, l’agriculture, l’énergie et les transports. Ou encore Jinhua, dans la province orientale du Zhejiang. Pour soutenir un tourisme sûr et conscient du climat sur le mont Jinhua, le bureau météorologique local a mis en place un dense réseau d’observation automatique adapté au microclimat de la montagne. Il produit désormais des indices spécialisés pour le camping, le rafraîchissement, la couverture nuageuse et les conditions d’escalade, montrant comment des services de données localisés peuvent soutenir le tourisme, les loisirs et la gestion des risques. L’adaptation, au fond, c’est la mise en place de systèmes intelligents et locaux qui protègent les populations et maintiennent les économies en fonctionnement.
Coopération Sud-Sud : l’expertise chinoise en adaptation s’exporte
À la COP29, la Chine a déclaré avoir mobilisé 1,77 trillion de yuans (environ 250 milliards USD) de financements liés au climat via l’Initiative « la Ceinture et la Route » depuis 2016, soutenant des projets d’atténuation et d’adaptation dans plus de 40 pays en développement. Cette année, la Chine a renforcé la coopération Sud-Sud dans les infrastructures vertes, les transports bas carbone et la restauration écologique, grâce à des financements publics et des investissements privés. En novembre, l’Université agricole de Qingdao et l’Institut national de recherche agricole d’Uruguay ont signé un protocole d’accord pour développer la recherche sur l’agriculture des prairies et établir un laboratoire conjoint Ceinture-et-Route. L’objectif est de créer des systèmes de pâturage bas carbone adaptés à l’industrie pastorale de l’Uruguay. En octobre, le 14 millionième véhicule à énergie nouvelle de BYD est sorti des chaînes de Camaçari, au Brésil — une étape clé dans l’industrialisation des véhicules électriques de la région. En mars, Quito a ajouté 60 trolleybus Yutong fabriqués en Chine à sa flotte de transport public. Depuis 2023, des universités et entreprises chinoises et brésiliennes ont lancé conjointement le programme de restauration des sols dégradés et de protection de la forêt amazonienne. Ce projet vise à restaurer les terres agricoles épuisées par une culture intensive et à développer des modèles agricoles durables pour les zones forestières. La Chine pousse aussi des solutions de pointe. L’usine d’hydrogène et d’ammoniac vert d’Envision Energy à Chifeng, en Mongolie intérieure — capable de produire 320 000 tonnes d’ammoniac vert par an — marque le passage de la Chine des projets pilotes à un déploiement commercial à grande échelle. Des laboratoires de la province du Guangdong expérimentent des éoliennes flottantes géantes capables non seulement de résister aux typhons mais aussi d’en exploiter la puissance. Et en Mongolie intérieure, des ingénieurs ont fait voler un cerf-volant générateur d’électricité, capable de capter les vents d’altitude.
Pourquoi l’adaptation doit passer en premier?
Ces projets concrets offrent ce que les objectifs d’émissions ne peuvent pas : résilience, sécurité humaine et protection climatique immédiate. Les systèmes d’alerte précoce, par exemple, ne sont peut-être pas spectaculaires, mais lorsqu’une pluie extrême survient, ils sauvent des vies. Les systèmes solaires avec stockage maintiennent l’alimentation des communautés lors de pannes de réseau, de vagues de chaleur ou de chocs énergétiques. Pendant ce temps, les promesses de réduction d’émissions échouent souvent. Les pays développés continuent de promettre des financements climatiques mais manquent régulièrement à leurs engagements — ou en retardent la livraison. Les changements politiques érodent fréquemment l’ambition. Avec certains grands acteurs qui se retirent désormais des engagements climatiques, compter sur des promesses futures devient de plus en plus risqué.
Le constat : ne pas attendre les autres
Le Sud Global ne peut pas se permettre de dépendre de financements incertains ou de volontés politiques déclinantes des pays développés. À la COP30, les fissures dans le leadership climatique mondial sont évidentes. Il est temps pour les pays du Sud Global de s’appuyer les uns sur les autres — et non sur des promesses creuses. L’approche de la Chine offre des leçons : investir dans des infrastructures résilientes, partager des technologies vertes, renforcer les capacités locales et privilégier des solutions pratiques plutôt que des objectifs lointains de neutralité carbone. Si la gouvernance climatique mondiale continue de privilégier la comptabilité des émissions au détriment de la résilience, elle risque d’abandonner les populations les plus exposées aux impacts climatiques. La planète n’a pas seulement besoin de moins de molécules de carbone — elle a besoin de communautés plus fortes. À cette COP décisive, le Sud Global devrait s’inspirer de la Chine : miser sur l’adaptation, intensifier l’innovation locale et renforcer la coopération Sud-Sud. Quand le changement climatique frappe, ce qui compte le plus n’est pas combien de CO₂ vous n’avez pas émis, mais à quel point vous étiez préparés pour survivre.