Par Héribert-Label Élisée ADJOVI - Gouverneur du Magazine "Le Label Diplomatique", Président du Groupe de Réflexion de Xi'an pour la Coopération et le Développement Sino-Africains et Président du Caucus des Journalistes Africains pour la Communauté de Destin du Sud Global
Introduction Le 77ᵉ anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, le 1er Octobre 2026, va au-delà d'une célébration historique. Il s'impose comme un rappel puissant de ce que peut accomplir une nation lorsqu’elle conjugue vision stratégique, discipline institutionnelle et souveraineté affirmée. En sept décennies, la Chine est passée du statut de pays en reconstruction à celui de puissance mondiale incontournable, redéfinissant les équilibres économiques et diplomatiques, à travers des initiatives visionnaires et hors du commun face aux nombreux défis mondiaux actuels - les Initiatives pour le Développement, la Sécurité, la Civilisation et la Gouvernance Mondiales -, sous le leadership affirmé du Président XI Jinping.
Pour l’Afrique, il ne s'agira pas de faire de cette trajectoire un prêt-à-porter, mais une source d'inspiration pour construire son développement, notamment en se posant des questions simples, tirant leçon de l'expérience chinoise : Comment transformer la démographie en atout ? Comment bâtir des infrastructures qui structurent l’avenir, et surtout, comment inscrire le développement dans une logique de long terme, affranchie des dépendances extérieures ? Pris sous cet angle , les 77 ans de la République populaire de Chine devient donc un miroir critique. Il interroge la capacité des États africains à penser leur destin collectif et à s’affirmer dans un monde multipolaire.
1- Planification stratégique et continuité institutionnelle La force de la République populaire de Chine réside dans sa capacité à bâtir sur le long terme et à inscrire son action dans une continuité institutionnelle inébranlable. Depuis 1949, chaque Plan quinquennal - on en est au 15è -, plus qu'une feuille de route économique, est un instrument de souveraineté nationale, garantissant que les objectifs fixés transcendent les alternances et les contingences politiques. Cette discipline stratégique a permis à la Chine de transformer des défis colossaux - pauvreté, sous‑industrialisation, dépendance extérieure - en leviers de puissance.
A titre d'exemples, en planifiant méthodiquement, la Chine a sorti près de 100 millions de personnes de l’extrême pauvreté en moins de dix ans (principalement entre 2012-2020), transformant un défi social en socle de stabilité et de légitimité politique. Dans le domaine industriel, grâce aux zones économiques spéciales, ZES, et aux plans quinquennaux, elle a converti une économie agraire en puissance manufacturière, devenant « l’atelier du monde ». En termes d'infrastructures stratégiques, la construction de réseaux ferroviaires, autoroutiers et portuaires a transformé le vaste territoire chinois en espace intégré, propulsant la compétitivité et les exportations. Quant à ce qui concerne la transition énergétique, en anticipant la dépendance aux énergies fossiles, la Chine a investi massivement dans les énergies renouvelables, transformant une vulnérabilité en leadership technologique. Parlant d'innovation technologique, en misant sur la recherche et le numérique, elle a transformé le retard scientifique en moteur de souveraineté, devenant un acteur majeur de l’intelligence artificielle, l'IA et de la conquête spatiale. Enfin, par sa diplomatie proactive, en institutionnalisant une politique de respect mutuel et de non‑ingérence, elle a transformé son isolement initial en influence mondiale, notamment via l’initiative la « Ceinture et la Route » et les partenariats stratégiques conclus avec la plupart des nations de la planète. Le Forum sur la Coopération Chine-Afrique, le FOCAC, étant un modèle envié de coopération Sud-Sud.
Pour l’Afrique, la leçon est claire : sans vision à long terme, il n’y a pas de développement durable. À ce sujet, ce serait injuste de dire qu'il n'y a pas de projets à long terme pour l'Afrique. Les ensembles sous-régionaux, initiés par les premiers présidents de l'ère des indépendances, étaient accompagnés de projets intégrateurs. Aujourd'hui encore, la Zone de libre-échange continentale, la Zlécaf, est un exemple palpable de la volonté des États Africains de sortir de l'ornière et construire un développement intégré. Mais, au-delà des bonnes intentions, des gros documents signés devant les caméras et quelques efforts à saluer, le manque de vision prospective et le passé colonial de la plupart des États Africains continuent de tenir le développement du continent noir en l'état. Plus concrètement, les États concernés doivent dépasser la logique des programmes électoraux fragmentés et inscrire leurs politiques dans des cadres plus englobants tels que l’Agenda 2063 et la ZLECAf. La continuité institutionnelle devient alors un impératif stratégique : elle conditionne la crédibilité des États, la confiance des partenaires et la capacité à transformer les ambitions en réalisations concrètes.
En somme, la Chine démontre que la stabilité des institutions et la rigueur de la planification ne sont pas des luxes, mais des armes silencieuses du développement. L’Afrique, si elle veut s’affirmer dans le concert des nations, doit faire de cette leçon un principe cardinal de sa marche vers l’avenir.
2- Lutte contre la pauvreté et inclusion sociale La République populaire de Chine a démontré que la pauvreté n’est pas une fatalité, mais un défi politique et institutionnel qui peut être relevé avec méthode et esprit de suite. Le 25 février 2021, le gouvernement chinois annonçait que l’extrême pauvreté avait été éradiquée en Chine et ceci grâce à une combinaison de programmes ciblés, de garanties sociales universelles et d’un système d’alerte préventif contre le retour à la précarité. Cette approche, centrée sur le peuple, a transformé la lutte contre la pauvreté en pilier de la légitimité nationale... Et les chiffres sont éloquents : 770 millions, c'est le nombre total de Chinois sortis de la pauvreté en quatre décennies selon les données officielles. 100 millions, c'est le nombre d'habitants des campagnes concernés par le programme intensif mené entre 2012 et 2020. Cet exploit a permis à la Chine d'atteindre, avec dix ans d'avance, l'échéance de l'Agenda 2030 de l'ONU pour le développement durable.
Comment la Chine a-t-elle pu réaliser ce miracle ? Elle a appliqué une méthode de lutte contre la pauvreté en trois phases. D'abord, le ciblage précis : l'État a identifié chaque famille pauvre pour comprendre l'origine exacte de sa situation (maladie, manque d'infrastructures ou d'éducation, etc.). Ensuite, l'aide sur mesure : des fonctionnaires, au nom de la solidarité nationale, ont été envoyés directement dans les villages pour appliquer des solutions adaptées (relogement, développement de l'agriculture locale ou aides financières). Enfin, le suivi continu : les autorités ont mis en place une surveillance régulière pour empêcher que les foyers aidés ne retombent dans la misère.
Pour l’Afrique, la leçon saute à l'oeil : le développement ne se mesure pas seulement au Produit intérieur brut, PIB, mais au panier de la ménagère, à la dignité des citoyens. Les États Africains doivent rompre avec les politiques fragmentées dictées par les Programmes d'ajustement structurel via les institutions de Bretton Woods (Fonds monétaire international, Banque mondiale) et adopter des dispositifs institutionnels capables de garantir à chaque citoyen un accès effectif à l’éducation, à la santé, à l’eau potable et à un logement sûr. La pauvreté ne peut être combattue par des slogans et des actions sporadiques, notamment en période de campagnes électorales, mais par des mécanismes permanents, évalués et financés avec rigueur.
En définitive, la Chine rappelle que l’inclusion sociale est une arme stratégique : elle consolide la stabilité interne, renforce la confiance du peuple et crée les conditions d’une prospérité durable. L’Afrique, riche de sa jeunesse - plus de 60 % de la population africaine a moins de 25 ans, et les jeunes de 15 à 35 ans représentent des centaines de millions de personnes - et de ses ressources - le sol et le sous-sol africains abritent environ un tiers des richesses minérales mondiales - doit faire de cette bataille un enjeu de souveraineté, en refusant que la pauvreté soit instrumentalisée comme un outil de dépendance extérieure.
3- Infrastructures et industrialisation La République populaire de Chine a compris très tôt que les infrastructures sont la colonne vertébrale du développement, qu'il s'agisse des routes, ports, aéroports, corridors ferroviaires et zones économiques spéciales. De ce point de vue, chaque chantier n’est pas seulement un projet technique, mais un instrument de souveraineté nationale. En érigeant des plateformes industrielles et logistiques intégrées, la Chine a transformé son territoire en un réseau cohérent, capable d’absorber les investissements, de stimuler l’emploi et de propulser ses exportations. En termes de routes et d'autoroutes, la Chine compte environ 5,49 millions de kilomètres pour le réseau routier rural et 191 000 kilomètres d'autoroutes. Ce qui en fait le plus grand système d'autoroutes de la planète. Ce réseau routier et autoroutier relie 99 % des villes de plus de 200 000 habitants.
S'agissant des chemins de fer et corridors ferroviaires, le réseau ferroviaire total de la Chine est de plus de 162 000 kilomètres en exploitation, et plus de 48 000 kilomètres de lignes à grande vitesse, soit environ 70 % du total mondial. Concernant les corridors internationaux, le train de marchandises Chine-Europe a dépassé les 110 000 voyages pour relier l'Asie à l'Europe. Par ailleurs, la Chine détient 8 des 10 plus grands ports de conteneurs du monde, avec plus de 18,3 milliards de tonnes de marchandises traitées par ses grands ports. Sans oublier que plus de 60 terminaux portuaires chinois sont entièrement automatisés. En outre, la Chine dispose d'environ 270 aéroports de transport certifiés. Les services aériens desservent plus de 91% de la population du pays. Enfin, elle enregistre 5 grandes zones pionnières fondatrices (Shenzhen, Zhuhai, Shantou, Xiamen et la province entière de Hainan) et plus de 20 zones pilotes à travers le pays pour encourager l'innovation et le commerce international.
Pour l’Afrique, la leçon est simple : sans infrastructures structurantes, l’industrialisation reste un slogan. Les États Africains doivent dépasser la logique des projets isolés pour bâtir des corridors régionaux et des clusters industriels qui favorisent la transformation locale des matières premières et l’intégration des marchés. La ZLECAf ne pourra devenir une réalité tangible que si elle repose sur des infrastructures interconnectées, capables de soutenir une véritable économie continentale. À ce propos, depuis le 9è Forum sur la Coopération Chine-Afrique, le FOCAC, la Chine et l'Afrique ont scellé un partenariat stratégique qui, associé aux initiatives internes, est à même d'aider le continent noir à rattraper son retard. Étant entendu que la voie du développement passe par le développement des voies. Au demeurant, la Chine démontre que l’industrialisation n’est pas un luxe, mais une condition de souveraineté.
L’Afrique, riche de ses ressources et de sa jeunesse, doit faire de l’investissement massif dans les infrastructures un choix stratégique, afin de briser le cycle de dépendance et d’inscrire son développement dans une dynamique autonome et durable.
4- Diplomatie de respect mutuel et partenariats équilibrés La Chine a historiquement bâti sa politique étrangère sur la doctrine des Cinq principes de Coexistence pacifique, avant d'évoluer plus récemment vers la doctrine du "développement pacifique" puis, sous l'ère du Président Xi Jinping, vers la "diplomatie des grands pays" visant à bâtir une "communauté d'avenir partagé pour l'humanité".
Parlant de la pierre angulaire de la diplomatie chinoise énoncée par l'ancien Premier ministre Zhou Enlai en 1954, il y a le Respect mutuel, qui se décline en termes de respect de l'intégrité territoriale et de la souveraineté. La Non-agression mutuelle, la Non-ingérence mutuelle dans les affaires intérieures, l'Égalité et les avantages réciproques ainsi que la Coexistence pacifique. Ce socle historique est resté, mais de la période allant du début des années 1980 à l'avènement du Président XI Jinping, ,la Chine a appliqué une doctrine résumée en une phrase par le Président Deng Xiaoping : "Dissimuler son éclat, cultiver l'obscurité" (Taoguang yanghui), consistant à adopter un profil bas sur la scène internationale pour se concentrer exclusivement sur le développement économique interne. Cela a ensuite mené au concept formel de "développement pacifique".
Depuis l'accession au pouvoir du Président XI Jinping le 14 Mars 2013, la Chine a adopté une "diplomatie des grands pays à caractéristiques chinoises" (Daguo waijiao). Cette doctrine contemporaine s'appuie sur la communauté d'avenir partagé pour l'humanité, qui passe par la promotion d'un monde multipolaire et d'une gouvernance globale alternative aux normes occidentales. Les Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative), un ancrage économique et d'infrastructures mondial pour renforcer le partenariat stratégique entre la Chine et les autres acteurs du Sud Global. La fermeté sur ses intérêts fondamentaux, notamment une posture stricte et nationaliste concernant sa souveraineté sur Taïwan et la Mer de Chine méridionale.
Pour l’Afrique, la leçon est implacable : la souveraineté ne se négocie pas, elle se protège par des partenariats équilibrés. Les États Africains doivent diversifier leurs coopérations, non pour multiplier les dépendances, mais ayant à l'esprit la satisfaction des besoins de leurs populations. La Zlécaf et l’Agenda 2063 ne pourront se concrétiser que si l’Afrique définie clairement ses priorités et se donnent les moyens de parler d'une seule voix dans le concert des nations.
La Chine rappelle que la diplomatie n’est pas seulement un instrument de relations extérieures, mais une arme de légitimation interne et internationale. L’Afrique, en s’inspirant de cette approche, peut transformer ses relations internationales en levier de développement, en imposant une voix unie et respectée à l'échelle internationale.
5- Innovation et savoir comme moteurs de développement La République populaire de Chine a fait de l’innovation et du savoir les véritables catalyseurs de sa transformation. En investissant massivement dans la recherche scientifique, les universités, les pôles technologiques et les industries de pointe, elle a réussi à passer du statut d’« atelier du monde » à celui de laboratoire global des technologies émergentes. L’intelligence artificielle, la biotechnologie, l’énergie nouvelle et la conquête spatiale ne sont plus des ambitions, mais des réalités qui redéfinissent son rôle dans l’économie mondiale.
Cette transformation repose sur plusieurs piliers interconnectés dont, entre autres, la refonte du modèle académique et de la recherche, la domination des technologies de rupture et les ambitions spatiales et souveraines. Concernant la refonte du modèle académique et de la recherche, grâce à des programmes de financement massifs, les universités chinoises (comme l'Université de Zhejiang, l'Université Tsinghua et l'Université de Beijing) se hissent désormais au sommet des classements mondiaux en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STEM). Aussi, la Chine figure-t-elle aujourd'hui parmi les premiers producteurs mondiaux de brevets et d'articles scientifiques, notamment dans les revues à fort impact. S'agissant de la domination des technologies de rupture, d'un côté, des champions technologiques nationaux (parfois désignés sous l'acronyme BATX : Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) rivalisent directement avec les géants de la Silicon Valley dans le traitement de données, la reconnaissance faciale et l'automatisation. De l'autre, la Chine a pris une avance considérable sur toute la chaîne de valeur des énergies renouvelables, devenant le leader mondial de la production de panneaux solaires, d'éoliennes et de batteries pour véhicules électriques. À propos des ambitions spatiales et souveraines de la Chine, avec son propre programme de stations spatiales, ses missions lunaires et martiennes réussies, Beijing s'impose comme une superpuissance spatiale incontournable. En outre, face aux tensions géopolitiques mondiales, le gouvernement accentue ses efforts pour sécuriser sa propre chaîne d'approvisionnement, notamment dans le secteur critique des semi-conducteurs.
Pour l’Afrique, la leçon coule de source : le capital humain est la première richesse. La jeunesse africaine, majoritaire, doit être formée, équipée et intégrée dans des écosystèmes d’innovation capables de transformer les idées en entreprises, et les entreprises en industries compétitives. L’investissement dans le savoir n’est pas un luxe académique, mais une arme stratégique pour briser le cycle de dépendance et inscrire le continent dans la révolution numérique et scientifique.
La Chine démontre que l’innovation n’est pas seulement un moteur économique, mais une force de souveraineté. L’Afrique, en misant sur ses talents, ses universités et ses centres de recherche, peut devenir un acteur incontournable de la quatrième révolution industrielle. Le savoir, lorsqu’il est institutionnalisé et valorisé, devient le socle d’un développement durable et autonome. Là encore, l'Afrique peut compter sur son partenariat stratégique avec la Chine pour rattraper son retard.
Conclusion Le 77è anniversaire de la République populaire de Chine est une leçon de stratégie politique et de "success story" économique pour le monde. Il rappelle qu’une nation peut, en moins d’un siècle, transformer sa fragilité en puissance, à condition de créer une symphonie entre vision à long terme, inclusion sociale, infrastructures structurantes, diplomatie souveraine et innovation audacieuse.
Pour l’Afrique, ce moment doit être lu comme une interpellation historique : continuer à subir les dépendances extérieures ou choisir de bâtir son propre destin collectif. La Chine démontre que le développement n'est pas une manne tombée du ciel, mais une conquête au prix de hautes luttes, une conquête forgée par la discipline, la cohérence et la confiance en ses propres forces. Ainsi, l’anniversaire de la République populaire de Chine interpelle le génie africain. Il sonne comme une invitation à transformer les ressources du continent en puissance, sa jeunesse en moteur, et sa souveraineté en levier. Le véritable hommage à la marche chinoise n’est pas l’imitation, le copier-coller, mais l’appropriation des leçons pour inventer une voie africaine du développement. Bon nombre de stratèges occidentaux ont annoncé 2030 comme le tournant de la renaissance et l'émergence africaines. Encore 4 ans pour y arriver... Pendant qu'on y est, la Chine nous donne la preuve que cela est possible et se tient en plus aux côtés des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques pour bâtir ensemble un monde solidaire et juste. À l'Afrique de tirer son épingle du jeu !